Sergio Tornaghi, interview

Interview de Sergio Tornaghi, ancien militant des Brigades Rouges installé dans la banlieue bordelaise. Article publié dans Ras le Front Bordeaux en mars 2002

Sergio Tornaghi, ancien militant des Brigades Rouges est installé dans la banlieue bordelaise. S'il a abandonné la lutte armée depuis longtemps, son regard reste radical. « Moi je préfère encore les gens qui vivent ensemble, que ceux qui choisissent entre être enculé ou être enculeur ! »

Arrivé clandestinement en France il y a près de 20 ans, Sergio Tornaghi, ancien militant des Brigades Rouges installé dans le Libournais s’est déjà retrouvé deux fois devant une chambre d’accusation, après deux demandes d’extradition formulées par la justice Italienne. La cour d’appel de Bordeaux, a confirmé qu’il ne retournerait pas en prison, et ne serait pas extradé vers l’Italie, où l’attend une condamnation à perpétuité.
Cette décision est capitale pour les ex-brigadistes vivant en France. D’autres affaires du même type risquent de voir le jour car même si l’arrêt bordelais devrait faire jurisprudence, le problème n’est pas réglé pour autant, principalement à cause des lois d’exceptions toujours en vigueur en Italie.

 
Après 13 ans de vie sans problème dans la région du libournais, près de Bordeaux, cet ancien militant des Brigades Rouges aspire surtout à la tranquillité, même si il n’a pas renoncé à ses idéaux pour autant. Il reviens sur ces lois d’exceptions, un cas unique dans le droit européen, qui lui interdisent définitivement tout retour en Italie.
« Les lois d’exceptions ont été crées dans les années 70 spécifiquement pour toutes les affaires en relation avec le terrorisme. Elles permettent une détention provisoire, c’est à dire sans aucun procès, jusqu’à 12 ans!!! Et ensuite seulement, les condamnations prennent en compte la date du dernier mandat d’arrêt!! C’est le même principe pour les lois sur les repentis, qui ont été crées à cette époque, et qui servent maintenant dans les affaires de mafia : C’est à l’accusé de démontrer qu’il est innocent de ce dont on l’accuse ! C’est la négation même du principe de présomption d’innocence ! […] La décision du tribunal de Bordeaux me gêne, parce que le juge me ramène au niveau d’un simple droit commun, en enlevant tout caractère politique à ma condamnation en Italie. Ils ont oublié le fait que tous les chefs d’inculpation rentrent dans le cadre des lois spécifiques contre l’autorité de l’état ! Si ça, ce n’est pas à caractère politique !
Si demain, en Italie, passe une loi qui dit que tous les gens qui seront extradés auront droit à un nouveau procès, moi, je serai extradé et je reprendrai perpétuité, parce que je serai encore jugé sur la base des lois d’exceptions, il n’y a aucun doute là dessus ! Et pourtant il n’y a aucune preuve, ce ne sont que des déclarations de repentis. En plus ça s’est vu que ça ne leur faisait pas plaisir de m’accorder l’avis défavorable à l’expulsion. Quand Toni Negri dit qu’il veut l’amnistie, pas l’amnésie, il a raison ! Ça veut dire qu’on met une pierre par-dessus ces lois d’exceptions, de façon à ce que les exilés puissent participer à la vie politique Italienne. L’histoire de ces années là en Italie, on ne peut toujours pas la raconter. Ca reste l’histoire officielle du pouvoir qui dit qu’il y avait 60.000 terroristes en Italie ! C’est toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire. »
 
Pour Sergio, Toni Negri (qui s’est livré à la justice Italienne le 1er Juillet 1997) et tous les autres militants d’extrême gauche encore en exil, il ne s’agit pas simplement d’une amnistie. Il s’agit de lever enfin le voile sur une page de l’histoire italienne qui n’est toujours pas reconnue officiellement :
« En Italie, tu ne peux toujours pas raconter cette histoire sans prendre le risque d’être incriminé. Par exemple on m’accuse entre autre, d’avoir porté des armes. OK. Moi, en Italie, je portais un flingue à l’age de 14 ans ! Un jour c’était moi, un jour c’était un autre, mais on avait un flingue dans le groupe ! Parce qu’il y avait les fascistes qui nous tiraient dessus, et c’était pas des balles à blancs ! Moi à 14 ans j’avais déjà entendu siffler les balles autour de ma tête! Si porter une arme c’est un délit, moi je veux bien, mais je vais pas me laisser décaniller en bas de chez moi non plus ! C’était très très violent comme situation, on aurait pu gagner… Voilà ,imaginons, l’extrême gauche a gagné en Italie, je suis Premier ministre…est-ce qu’on va me dire que je suis un assassin ? Non, je suis Premier ministre, j’ai le droit, regarde, comme Pinochet ! Comme Papon ! La vie humaine dans ce genre de conflit n’a pas de valeur en absolue. Tu peux faire 200.000 morts, si t’a gagné, t’arrivera toujours à expliquer pourquoi ! »
 
Mais Sergio Tornaghi n’est pas dupe, et porte un regard sans complaisance sur cette époque. Le militantisme d’alors fonctionnait bien souvent à base d’automatisme, de dialectique apprise par cœur. Les Brigades Rouges, à travers leur engagement ont cristallisé toutes les angoisses mais aussi tous les espoirs d’une génération.
« On profitait de conditions particulières : Plein emploi, environnement politique bouillonnant, avec plein d’idées, de création… Et il y avait une alternative, l’Union Soviétique était encore une référence. Il y avait le capitalisme, et en face, quelque chose d’autre. A l’heure actuelle il n’y a plus que le capitalisme, et en face, on ne sait pas.. Quand une banlieue pète, on ne sait pas où ça va ! Mais si tu n’es pas capable d’apprendre, par l’expérience, pourquoi à un moment donné les gens craquent, alors t’as plus qu’à compter sur ta police et ton armée, comme ils ont fait en Italie ! A Bologne, c’était les chars de l’armée dans les rues ! Si ça c’est pas une situation de guerre civile, moi, je sais plus alors ! […]
 
Les Brigades Rouges étaient d’anciens communistes de l’école de sociologie de Trente, ils avaient développé une réflexion sur la base des principes maoïstes et des guérillas latino-américaines, comme quoi il était possible d’avoir une attitude de guérillas dans une société à économie développée. Ca, c’était sur une base marxiste léniniste. Ensuite il y a eu Prima Linea qui était le bras armé de l’Autonomie Ouvrière, de 75 à 77. Puis en 77 c’est le grand boom de l’Autonomie Ouvrière, avec certains qui se retrouvent en prison, comme Toni Negri, sans avoir de responsabilité directe, juste à cause de son influence idéologique. L’Autonomie Ouvrière menait une réflexion sur la place de l’ouvrier. Dans l’idée, un ouvrier pourrait gérer une usine sans le chef, puisque c’est sa connaissance qui lui donne les moyens d’être actif dans la production. Cette démarche sortait donc du marxisme léninisme. Ensuite il y avait des tas de groupuscules, et là, tu pouvais te mettre à trois pour faire des actions, braquer une banque, tirer des balles dans les jambes d’un maton, choper un patron et l’enduire de goudron et de plume. Il y en a plein qui se sont organisés. La particularité des Brigades Rouges était la structure de plus en plus militaire, parce qu’il y avait la prise du pouvoir comme objectif. On allait tellement leur casser les couilles, qu’à un moment donné, ils allaient lâcher, c’était ça notre démarche.
Pour les autres, la pratique était plus diffuse. Il suffisait qu’il y ait un « chefaillon » dans une usine qui fasse chier le monde, il y avait trois ouvriers qui le chopaient un soir, hop, du goudron, quelques plumes, deux photos avec un panneau, et ils rentraient chez eux. Mais ils auraient aussi bien pu lui mettre une balle. La pratique était différente des grosses organisations comme les Brigades Rouges.. Pour nous, dans la dynamique politique, c’était prévu de constituer un parti combattant.
A posteriori, c’était un peu facile. On avait une référence bien construite, le marxisme léninisme, qui permettait de décrypter presque tout, et on était peinard. A l’heure actuelle, il faut remettre tout ça au goût du jour. Ce n’est plus suffisant. Le sujet révolutionnaire d’aujourd’hui est beaucoup plus complexe : Il est exploité, mais il a des envies qu’il peut réaliser. Ce n’est plus une soumission pure et simple. Maintenant, c’est quelque chose de plus positif qu’il faut proposer, car on a les moyens d’accéder à tout, mais il y en a qui n’ont rien… Alors t’as deux façons : Ou tu gagnes un paquet de fric, et tu rentres dans le système, ou tu penses que le système ne te plait pas, et à ce moment là tu développes quelque chose qui tiendra compte de cette globalité. Ce n’est plus un simple système économique entre prolétaires et patrons. Entre les prolétaires et les patrons, il y a toute une tranche d’individus qui fait tampons.
Et puis il y a la télé, les médias. Nous, quand on avait un torchon qui sortait une fois par semaine, déjà on était heureux ! Maintenant, on ne peut plus se passer de publicité ! Regarde le sub-commandante Marcos ! Il suffit de voir comment il déstabilise le gouvernement ! Comme tu ne peux pas savoir qui c’est, tu ne peux pas dire « c’est un salaud, qui frappe sa femme, qui vole de l’argent à ses enfants »… Tu ne peux pas détruire son image, il faut s’attaquer à ce qu’il fait. Et qui peut le critiquer parce qu’il essaye d’aider des paysans mexicains qui crèvent la dalle ? Le symbole est indestructible. Va démontrer que c’est juste qu’il y ait des gens qui crèvent la dalle dans un monde où on est obligé de jeter des tonnes de bouffe ! Si tu arrives à défendre une idée pareille, t’est très fort… ou alors t’est Pinochet ! »
 
Ca y est, la machine est lancée, rien ne peut plus l’arrêter. Bien qu’il ait respecté depuis 13 ans l’interdiction de se manifester politiquement, Sergio garde intacte sa capacité à se révolter face à l’injustice. Et d’un coup, le flot de parole devient plus important, et l’accent italien reprend le dessus. Dans sa cuisine qui sent fort le café, Sergio s’emballe, se lève et se rassoit, comme survolté. Mais il n’a plus envie de jouer aux petits soldats :
« Je ne vais pas faire le bandit, c’est plus de mon age. Mais c’est sûr que j’ai des choses à dire. […] Par exemple, le problème des fachos français. Ils sont vraiment dangereux, parce que là, c’est idéologique. Nous les fascistes qu’on avait en Italie, c’était pas des idéologues, c’était juste des nervis, des soldats au service des nantis. Maintenant, c’est plutôt la racaille qui se met à faire de la politique.
C’est une bataille difficile, parce que c’est toujours plus simple de dire « putain, c’est un arabe qui travaille à ma place ». Même chez ceux qui se taxent de ne pas être racistes, parfois, dans leur pratique quotidienne, c’est pas loin… C’est toujours la même blague, « les noirs c’est très bien, mais pas avec ma fille », tu vois le genre… Le fascisme, c’est des réponses faciles, et le fascisme s’installe parce que de plus en plus de gens se contentent de ces réponses. Il y a un vrai boulot de militant à faire. Apprendre aux gens que des réflexions toutes faites du genre « 3 millions de chômeurs c’est 3 millions d’immigrés en trop », c’est dangereux.
 
Ce qui manque, c’est une bonne idée, une alternative valable et simple. Pour moi, la solution, c’est le partage. Moi je suis prêt à tout partager. Si t’as un boulot qui t’emmerde, on partage, ton argent, on partage. […] Moi je préfère encore les gens qui vivent ensemble, que ceux qui choisissent entre être enculé ou être enculeur ! C’est claire, non ? Y a pas que ça comme alternative ! Mettre en commun, en respectant l’individualité, mais de façon à ce que ce soit utile pour le collectif ! Je pense que c’est vers là qu’il faut aller. »
 
Un véritable plaidoyer pour une prise de conscience générale, une forme d’autogestion où chacun serait responsable de lui-même, mais aussi du voisin. Et aussi pour la politisation d’une génération. Car pour Sergio Tornaghi, la politique reste la base de toute relation humaine, tout en évitant la caricature.
« A moins d’habiter dans un arbre et de n’avoir de contact avec personne, quoi que tu fasses dans ta vie du moment que tu vis avec les autres. Celui qui te dit qu’il ne fait pas de politique, c’est un menteur. Toute relation, de travail ou même un copain, c’est un sujet politique. T’est obligé de gérer ta vie, celle de ceux qui sont autour de toi. Le problème, c’est la conscience. Ca c’est autre chose, avoir conscience de ce qu’on est ; ce qui manque aux jeunes, c’est la conscience du fait qu’ils sont l’avenir du monde. S’ils attendent seulement de vieillir pour être aussi cons que leur père, là c’est sûr, la conscience en prend un sacré coup. Il vaudrait mieux qu’ils se donnent comme objectif « voilà, je vais lui montrer à mon père, ce dont je suis capable ». Ca je préfère. Mais il faut bien comprendre que l’intérêt, ce n’est pas d’avoir 300 paires de Nike et une BMW devant la porte. Non. Par contre t’as le droit d’avoir des chaussures, et une bagnole si tu veux aller te promener. Mais à ce moment là, tu réfléchis à une voiture qui ne pollue pas, etc., tout s’enchaîne.
L’argent c’est indispensable, mais ça doit rester un moyen de communication et d’échange, pas un but. Un mètre, c’est utile, aussi pour mesurer. L’argent, c’est pareil. […] De toute façon, je ne suis pas pour l’abolition de l’argent et ce genre de connerie, l’absolutisme en tout est révolu. C’est pour ça qu’on s’est cassé la gueule…. Nous, on avait des automatismes, des réponses toutes faites : Prolétaire, avant-garde, révolution, pouvoir, et voilà, problèmes résolus.. Mais ça ne se passe pas comme ça….. »