Bernard Stiegler, interview

Une interview du philosophe Bernard Stiegler autour de son livre «La télécratie contre la démocratie». Il développe une réflexion salvatrice à propos des médias et de leur impact sur l’état de notre société. Article publié dans Le Mensuel, en mars 2007

Le philosophe Bernard Stiegler développe une réflexion salvatrice à propos des médias et de leur impact sur l’état de notre société. Une rencontre revigorante avec un esprit en alerte autour de son livre «La télécratie contre la démocratie».
 
«Je me tiens au courant de l’actualité tous les jours, c’est indispensable. Car je suisphilosophe, mais la philosophie parle avant tout de son temps, c’est un combat avec laréalité de son temps.» Derrière ses petites lunettes et son air affable, Bernard Stiegler cacheun esprit aiguisé, en alerte. Il travaille ainsi depuis près de vingt ans sur la question desmédias, menant une réflexion enracinée chez Platon qui déjà s’opposait aux sophistes,ces rhéteurs capables de démontrer tout et son contraire. Par la manipulation verbale, lessophistes dénoncés par Platon menaient inexorablement à une destruction de la cité.Dans le monde moderne tel que nous le montre Bernard Stiegler, les sophistes onttrouvé un hideux relais, sous la forme de ce qu’il appelle la télécratie, cette diffusion àl’échelle mondiale d’une soupe fade tirant toujours un peu plus le public vers «le degrézéro de la pensée». C’est par cette formule qu’il désigne en particulier «les industries deprogrammes» en tant qu’elles (1) visent la production d’un temps de cerveau disponible quivide inévitablement le cerveau de toute conscience.» Asséchant les esprits, cette mécaniquemortifère transforme ainsi la démocratie en populisme télécratique.
La fameuse formule de Patrick Le Lay, PDG de TF1 sur le temps de cerveau disponible, estexpliquée et mise en relief par Bernard Stiegler, lorsqu’il nous affirme que «les industriesde programmes ont pris de contrôle du social», cette relation réelle entre les individus,pour ainsi «canaliser les investissements relationnels qui concrétisent le désir vers lesmarchandises». La télécratie consiste bel et bien à faire de chacun d’entre nous desmoutons consommateurs sans cervelle de produits manufacturés ou d’idées politiques, sansodeurs et sans saveurs, emballées, servies sous vide.
Pourtant, un rejet de ce Léviathan (2) est déjà présent dans la société. «J’ai beaucouptravaillé sur ce sondage de «Télérama» qui affirmait que les Français n’aiment pas la télé,et pourtant ils la regardent. J’y ai vu un comportement de type toxicomane. Rapidement, letoxicomane n’éprouve plus aucun plaisir à la prise de sa drogue, mais il continue, poussé parle manque.» Il conviendrait donc de trouver une sorte de produit de substitution aux médias,pour les citoyens, mais aussi pour les politiques «qui sont de loin les plus atteints».
Ennemis désignés, les médias et en particulier les nouveaux médias comme l’Internet sonttout autant l’outil possible de la reconquête, à travers des comportements nouveaux et desoutils en perpétuelle évolution. Bernard Stiegler se passionne ainsi pour l’aventure du logiciellibre, une nouvelle organisation de l’industrie, une éthique du partage et de la collaborationgénéreuse (3). Une réinvention des rapports sociaux qui feraient, par exemple, que chacunait, non seulement un emploi, mais bien un travail c’est-à-dire une activité qui permet de seconstruire en tant qu’individu et pas «seulement comme un consommateur trouvant dansson emploi un revenu qui lui donne un pouvoir d’achat.»
 
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(1) principalement la télévision, ndlr.
(2) monstre colossal évoqué dans la Bible. Ici, incarnation du système social opressant la pensée individuelle.
(3) Bernard Stiegler est président de Ars Industrialis, une association qui se consacre à la réflexion autour de ces questions. www.arsindustrialis.org