Romain Slocombe: "L'amoral de l'Histoire"

Interview de Romain Slocombe, auteur de polar passionné d'histoire et amoureux du japon.

Auteur invité du salon du livre d’Argenteuil, Romain Slocombe utilise depuis longtemps l’Histoire comme un élément central de ses romans. Rencontre.

 
Le thème choisi pour le salon du livre de Montreuil trace un lien direct entre Histoire et roman. Comment envisagez-vous le matériau historique dans votre travail de fiction ?
La plupart de mes romans empruntent à l’Histoire d’une façon ou d’une autre. C’est le cas d’un des plus récents, « Monsieur le Commandant », qui a pour personnage principal un écrivain pétainiste. De même le précédent, « Shanghai connexion », se déroulait en différents points du globe durant la Seconde Guerre mondiale. Le fait de se trouver dans tel ou tel contexte historique implique certains choix intellectuels et moraux. C’est de cela que j’aime parler.
On peut ajouter que j’aime bien mettre le doigt sur des événements révélateurs, pas forcément très connus, et plonger ainsi le lecteur dans un univers qu’il ne connait pas. Après tout, le roman c’est du divertissement. J’essaye donc de faire un divertissement intelligent.
Mes premiers romans se passaient au Japon, un pays que je connais bien.  Dans « Brume de Printemps », j’ai commencé à intégrer un élément historique fort dans la bouche d’un personnage : il raconte qu’il a vécu enfant un des grands bombardements de la ville par les Américains en 1945. Pour cela, j’ai travaillé à partir de récits, d’ouvrages historiques. Mais la base est réelle : j’ai effectivement rencontré lors d’un de mes voyages ce vieux propriétaire d’hôtel à Tokyo, qui m’a raconté cet événement de son enfance. C’est devenu une habitude, lorsque je veux parler de certains événements historiques, de les faire raconter par des personnages. Je trouve qu’ils font ressentir l’histoire d’une manière beaucoup plus forte.
Ainsi, dans « Monsieur le Commandant », le vieil écrivain pétainiste est le narrateur. Le lecteur est déstabilisé car il est presque obligé de s’identifier à quelqu’un d’absolument horrible pendant l’essentiel du roman. Mais pour moi c’était aussi une manière de faire réfléchir le lecteur, de dire que l’antisémitisme en France ça n’est pas quelque chose qui est arrivé par hasard. Si on eu Pétain d’abord, puis ensuite les Allemands accueillis presque à bras ouverts par certains, il y a des raisons à ça. Et la meilleure façon de le comprendre, c’est de se retrouver dans la peau de personnages qui pensent de cette façon.
Quand je travaillais sur « Monsieur le Commandant », j’ai trouvé chez un bouquiniste un livre imprimé en France en 1942 aux éditions de la Légion, c’est dire le genre du bouquin. Ca s’appelait « Penser Français ». C’était un texte sur l’identité nationale et ça ressemblait énormément au discours de la droite française lorsque Sarkozy lançait son débat nauséabond sur l’identité nationale. Ce genre d’idée a donc une histoire, un terreau.
 
Comment vous situez-vous par rapport à un auteur comme Didier Daeninckx, qui  utilise lui aussi l’Histoire dans ses romans mais avec une approche très politique ?
Je ne suis pas très éloigné du travail de Didier que je connais, qui est un homme de gauche. Il a eu une influence certaine sur la vision que la France a aujourd’hui de certains événements, comme l’histoire de Papon et de la manifestation du 17 octobre 1961 (dans « Meurtre pour mémoire », paru en 1984 - NDLR). Dans mon utilisation du fait historique, l’objectif est d’essayer de me rapprocher de ce qu’ont vécu les gens à l’époque. Ils l’ont tous vécu selon leur point de vue, leur idéologie, leur situation de victime éventuelle. Ils en ont tiré des conclusions différentes. Il n’y a pas une seule vérité, il y a pratiquement autant de vérités que d‘individus.
Mais il y a des lignes historiques générales, une morale et une éthique. Je ne ferai évidemment pas un livre à la gloire du fascisme par exemple. Je suis profondément antifasciste. Mais lorsqu’on étudie l’histoire de l’antifascisme, qui est un sentiment noble qu’on peut partager moralement sans hésitation, on s’aperçoit qu’en dessous il y a des motivations politiques plus complexes. On découvre ainsi que Staline préparait le pacte germano-soviétique depuis l’avènement de Hitler. Et le brusque revirement des Partis Communistes Européens pour créer les Fronts Populaires sous la bannière de l’antifascisme, était en fait une stratégie très élaborée de Staline pour se ménager une paix avec Hitler.
 
Y a-t-il un dosage juste pour incorporer des éléments historiques dans un roman?
Oui, mais parfois la réalité, l’élément historique, sera plus édifiant que la fiction. Il y a certaines choses dans « Monsieur le Commandant » qui viennent directement de mes recherches historiques : j’avais des articles de la presse anti-juive. Je les ai réutilisés mot pour mot. C’était beaucoup plus glaçant d’utiliser ces textes originaux que d’essayer de reproduire le style.
Une référence historique peut apparaître dans un dialogue, dans un élément de l’intrigue. Mais le plus souvent les passages les plus hallucinants, les plus loufoques ou les plus terrifiants sont ceux qui sont entièrement vrais. Et les événements qui ne surprendront personne seront finalement ceux que j’invente, pour faire la liaison dans mon intrigue.

Dans la série sur le Japon vous avez utilisé des éléments historiques ?
Le bombardement de Tokyo c’était dans le second roman de cette série « Averse d’automne ». Dans le premier « Un été japonais », je m’étais attaché à l’histoire du suicide de Mishima.  Le 3e « Averses d’Automne » faisait des références aux atrocités japonaises durant la seconde guerre mondiale, et le 4e « Regret d’Hiver » évoque les massacres de Nankin en décembre 1937.
Dans chaque cas, je me suis inspiré d’éléments réels. Ainsi pour les atrocités commises par les soldats et les médecines japonais durant la guerre, je suis parti d’une coupure de presse. En faisant des travaux à Tokyo, on a retrouvé l’emplacement de l’ancienne école de médecine miliaire de l’armée impériale,  détruite à la fin de la guère. Dans le sol, des squelettes dont les cranes portaient des marques de trépanation, de coup de feu à bout portant. On pouvait imaginer les médecins militaires faisant des expériences sur des cobayes humains, ou ayant rapporté de chine une collection, un peu comme les nazis avec leur collection de squelette juifs.
 
Comment est né cette passion pour le Japon ?
Ca a commencé avec une fascination de longue date pour l’extrême orient. Mon père avait un collègue japonais qui venait souvent à la maison, qui m’a appris à manger avec des baguettes, ça remonte donc à loin. Ensuite comme cinéphile, je me suis intéressé au cinéma, la nouvelle vague du cinéma japonais, et puis l’art japonais les estampes. Et puis je trouvais les asiatiques bien mignonnes donc j’ai commencé à draguer des japonaises, je me suis même marié à une japonaise. Donc il ya toujours eu un lien pour moi. Mais je n’ai plus de projet pour y aller. D’ailleurs pendant longtemps je pouvais pas y aller j’étais fauché, impossible de payer ne serais-ce que le billet d’avion. La combine pour y aller c’était que je faisais des reportages, j’avais des copains dans le milieu de la vidéo érotique.
 
Un peu comme Gilbert Woodbrook. Il y a d’autres éléments autobiographiques dans les aventures de Gilbert Woodbrooke ?

Contrairement à lui je n’ai jamais eu de problème réel avec les yakuza, il ne m’est pas arrivé tout ce qui arrive à Woodbrooke. Mais il ya des petit incident qui auraient pu dégénérer ou qui était cocasse, ou des histoire de drague où je me prenais des râteaux, qui faisaient de bonnes anecdote à utiliser dans un roman.
Ainsi lorsque Woodbrooke a ses premiers démêlés avec les Yakuza, c‘est par ce qu’il a essayé de photographier une petite chanteuse de variété. Et bien ça c’est une histoire vrai qui m’est arrivé. Je me suis retrouvé entouré de types qui ont confisqué mon appareil et leur patron un peu bizarre avait vraiment l’air d’un boss yakuza. Il m’a vraiment donné sa carte de visite en me demandant de le rappeler pour traduire son bouquin. Je n’ai évidemment jamais rappelé parce que je ne suis pas fou, mais après je me suis demandé qu’est-ce qu’il a bien pu écrire comme bouquin ? Et comme c’était un type de droite, je l’ai intégré à mon roman, j’ai trouvé ca drôle d’imaginer qu’il aurait pu écrire cette biographie enthousiaste de Mishima qui se retrouve dans « Un été japonais ».

Mathieu Puyau