J-B. Pouy, D. Daeninckx, interview

Interview de Jean-Bernard Pouy et Didier Daeninckx, deux formidables auteurs de polar français qui parlent mieux que personne de ce style littéraire particulier, et de son ancrage politique et social. Article publié dans Le Mensuel, en septembre 2010

Noir vif: le polar à la française
 
Depuis trente ans, le roman policier français est marqué par un ancrage politique et social. Le 12 avril, Didier Daeninckx et Jean- Bernard Pouy, écrivains renommés de ce genre littéraire, ont avec le public, exploré cet univers militant, créatif et populaire.
 
Pourquoi avez-vous choisi cette période, 1977-2007, pour faire découvrir le polar francais ?
 
Didier Daeninckx. Il s’agit d’une époque charnière dans l’histoire de cette littérature. Durant la première partie du siècle, elle a été principalement dominée par le roman policier classique, à la Maigret. Ces trois dernières décennies ont été marquées par des évolutions impor- tantes. L’apparition des auteurs femmes, avec le succès de Fred Vargas, Stéphanie Benson ou Catherine Fradier. On a aussi décou- vert de nouveaux thèmes, et surtout une nouvelle façon d’écrire beaucoup plus en prise avec le réel. «L’affa i re N’Gusto» de Jean- Patrick Manchette, qui raconte la fameuse affaire Ben Barka (1) en est un parfait exemple. Dernièrement, Catherine Fradier dans «Camino 999» s’attaque directement à l’Opus Dei. Et c’est réaliste. Au point que l’organisation a porté plainte contre elle et son éditeur Après la Lune. Et elle a perdu ce procès.
Cette période est également marquée par l’arrivée des éditeurs indépendants, qui ont joué un rôle important. De Viviane Hamy à Baleine, ces petites maisons d’éditions ont donné leur chance à des auteurs alors inconnus et certains sont maintenant parmi les plus gros vendeurs du genre.
 
Jean-Bernard-Pouy. Il s’agit pour nous de défendre une littérature populaire et de genre, qui a longtemps été considérée comme un sous-genre. C’est d’ailleurs encore un peu le cas et nous voulons lut- ter contre ça. Il faut dire que c’est un choix et aussi un plaisir pour nous de venir à la rencontre des gens. Ça fait même partie de la tradition car du fait de sa mauvaise image, le milieu du polar s’est long- temps organisé autour de festivals montés par des associations. Le contact avec le public, avec le réel, est essentiel pour nous qui travaillons sur le contemporain. Le langage, les histoires, on les découvre aussi en par- lant avec les gens. On écrit du roman populaire, cela signifie que ce doit être lisible pas le plus grand nombre possible, et la rencontre nourrit aussi l’écriture. Notre objectif est donc le même depuis près de vingt ans : faire connaître et aimer cette littérature, et peut-être aussi un peu pervertir la littérature blanche.
 
Quelle est la spécificité de cette école du polar français ?
 
Didier Daeninckx. C’est une littérature d’uneremarquablediversitéetd’unegran- de vivacité. En plus du rôle joué par ces petites maisons d’édition, existe aussi une grande proximité entre les auteurs. Il y a un dynamisme qui booste la création. Mais il est clair que le polar français est avant tout marqué par l’ancrage politique et social. Après 68, une série d’auteurs inve s- tissent le roman noir pour radiographier la société française, et tenter de saisir les termes de cette évolution.
La littérature classique n’exprime pas l’hyper-politisation de la société française. Les chômeurs , les exclus, les marginaux n’y sont pas représentés. Il n’y a que dans le polar que l’on retrouve une position de défiance, voire de refus, vis-à-vis du monde du travail par exemple. C e rtains sujets qui étaient totalement absents sont abordés pour la première fois de façon réaliste : la banlieue chez Jean Vautrin ou la prolétari- sation des cadres chez Jean-Patrick Manchette. C’est ce genre de littérature, plus qu’aucun autre, qui va rendre compte de la violence de la société. C’est pour ça qu’un grand nombre de romans se dérou- lent en banlieue : c’est là que se concent- rent la plupart des problèmes sociaux.
 
Jean-Bernard-Pouy. Je dirais surtout que c’est une école où il n’y a pas vrai- ment de consensus sur les sujets à traiter ou la façon de le faire. On est tous différents et on s’entraide, on se retrouve, on monte des coups ensemble. Il y a une part militante, on publie des recueils de nou- velles sur des sujets particuliers comme les sans-papiers, ou pour Battisti (2). En ce qui concerne une école littéraire du polar français, il y a bien entendu Manchette qui a été un précurseur, mais il n’a pas vrai- ment fait école. Pour moi, un des moments clef dans l’histoire du polar à la française, c’est «Meurtres pour mémoire» de Didier Daeninckx, car lui il s’intéresse à l’histoire, et du coup il raconte tout, il donne les noms, il dit clairement : les Algériens jetés à la Seine (3), c’est Papon. A partir de là, le polar acquiert une légitimité : ce qui est écrit dans un polar peut aussi être la réalité. Alors après, les sujets sont ouverts : politique, dénonciation sociale, tout est possible avec comme terrain de jeu les codes du genre.
 
Cette connotation sociale est donc un élément essentiel du polar ?
 
Didier Daeninckx. Oui, car pour la plu- part des auteurs, écrire du polar c’est aussi une façon de dénoncer une réalité, avec quelque part cette idée que si chacun dit ce qu’il a à dire, assume sa part d’indigna- tion, il sera impossible de prétendre qu’on n’a pas été prévenu. D’une certainefaçon, les auteurs de polar d’aujourd’hui prolon- gent le roman du 19e siècle. Durant le 20e siècle, les mouvements littéraires qui se sont succédé, se sont positionnés contre le roman. Des surréalistes au nouveau roman, tous ont affirmé une rupture. Du coup, ce sont les littératures de genre, le polar et la science-fiction, qui ont maintenu cette façon de raconter des histoires. Ils ont gardé vivante la flamme. Pendant que d’autres parlaient style, ces auteurs-là se sont préoccupés du rapport au monde, ils ont cherché à décrypter une réalité qui s’avère de plus en plus opaque.
 
Jean-Bernard-Pouy. On part de petits événements que tout le monde connaît, un mec viré de son boulot par exemple. On raconte des bouts de vie. Lorsque j’écris «La Belle de Fontenay» c’est un peu mon histoire lorsque j’étais anima- teur culturel à Ivry, je me nourris de cette expérience. L’essentiel, c’est qu’une histoire puisse être racontée. Après on utilise aussi nos idées, en arrière-plan. En quelques mots, on peut mettre en scène des personnages sans pour autant les pasticher. La question du réel est donc essentielle. Ce qui nous relie tous, c’est qu’on pratique une littérature réaliste, mais qui cherche aussi à changer le monde, un peu comme Zola en son temps.
 
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(1) Mehdi Ben Barka, leader marocain de l’opposition au début du règne d’Hassan II, enlevé en France en 1965.
(2) Cesare Battisti. Ancien membre d’un groupe armé d’extrême- gauche italien, il est devenu, en France, auteur de polars. Menacé d’extradition vers l’Italie où il a été condamné par contumace, il s’est enfui au Brésil.
(3) Le 17 octobre 1961.