Mike Park, interview

Article publié dans Punk Rawk en janvier 2002

 Arrivé aux Etats-Unis à l’age de deux ans, alors que ses parents fuyaient la guerre de Corée, Mike Park a été confronté très jeune au racisme ordinaire. Fondateur du label Asian Man Records, il prône aujourd’hui à travers les disques qu’il produit, ainsi qu’a travers sa propre musique, un discours anti-raciste, autour des thèmes « Peace and unity ». Ses idées humanistes, son hyperactivité musicale et une production encore confidentielle, sont en passe de faire de Mike Park une référence dans l’underground « ska-punk » américain.
 
Vous êtes venu en tournée en Europe avec votre propre groupe, The Chinkees. Quels sont les connexions avec le label Asian Man Records?
 
En fait, je jouais dans divers groupe avant de créer Asian Man Records. J’ai commencé avec Skankin’ Pickle, puis Bruce Lee Band, et The Chinkees, mais j’ai également joué avec The Dance-hall Crashers et même les Bad Manners, durant une tournée. J’ai commencé à sortir des disques en 1991, et j’ai créé Asian Man Records en mai 1996. Asian Man Records n’a rien d’une grande compagnie, tout ce passe dans le garage, chez mes parents, et c’est ma mère qui me prépare les sandwichs le midi ! C’est imbattable ! Je compte bien rester à ce niveau là, car j’adore m’occuper de toutes les petites choses du label, comme sortir faire la fête avec les groupes, ou bien répondre au courier. Si tout ça devient trop important, je crains de perdre le contrôle, de ne plus pouvoir, par exemple, répondre moi-même à tous les gens qui m’écrivent, ce qui est pour moi presque aussi important que de sortir des disques.
 
Dans chaque album de The Chinkees, vous rajoutez quelques notes de pochette pour expliquer dans quel état d’esprit vous avez écrit la chanson. De même dans les compilations, vous racontez la vie de l’équipe du label au moment de la sortie du disque…
 
J’ai pris cette habitude à l’époque dans les pochettes de Skankin’ pickle. Pour moi, écrire ces notes de pochettes est quelque chose de très important. Je ne veux mettre aucune distance entre moi et les gens qui achètent les disques…nous sommes tous égaux….. C’est un peu comme si j’écrivais à des amis. Je veux partager cette expérience, et ainsi chacun nous connaît un peu mieux.
Dans le cadre de Asian Man Records, les chiffres peuvent varier, mais je presse en moyenne au moins 3000 exemplaires pour chaque référence du label (il y en a une soixantaine).Quant aux ventes, elles sont évidemment très variables, mais permettent de verser deux salaires, pour Tony et moi. C’est donc un peu ma vie quotidienne que je raconte, car c’est cette histoire là que je veux faire partager.
 
Pourquoi avez-vous choisi de prôner un message anti-raciste à travers votre musique?
 
Pour commencer, je ne travail qu’avec des groupes qui sont eux-même anti-racistes, anti-sexistes, et opposés de façon générale à toutes formes de discrimination. Quant à mon propre engagement, c’est une histoire assez personnelle. Quand j’ai eu l’âge d’aller à l’école, je me suis retrouvé dans une école ou il n’y avait que des blancs, et seulement trois enfants asiatiques. L’incompréhension était permanente, les gens étaient très durs, et j’ai eu à affronter le racisme au quotidien. C’était une époque très difficile. En grandissant, je me suis intéressé à la musique, et j’ai découvert des groupes assez politisés, comme les groupes du label anglais Two Tones (The Specials en particuliers), mais aussi Operation Ivy, Seven Seconds, et la scène Hard-Core et Punk-rock qui chantait des chansons sur des thèmes anti-racistes, comme les Dead Kennedys avec leur morceau « Nazi Punk Fuck off ».
 
N’avez-vous pas peur d’effrayer un peu les gens, en ayant un message trop politisé ?
 
C’est une question que je ne me pose pas. Je préfère diffuser mon message que de faire de l’argent à tout prix. Il n’est pas question pour moi de me demander si je risque ou non d’effrayer un acheteur potentiel. La musique est une forme de militantisme, un moyen de faire passer le message, « peace and unity ». En fait, c’est un concept assez large, qui peut s’appliquer à divers sujets. Il s’agit avant tout de faire en sorte que chacun s’entraide, et que l’on puisse vivre ensemble, comme des frères, au-delà de toute notion de race. Cela peut prendre des formes très variées. Il existe des groupes comme Rage Against The Machine qui pourraient se contenter de faire de la musique et vendre leurs disques. Au lieu de cela, ils ont choisi de se consacrer à des causes qui leurs tiennent à cœur, comme le combat des zapatistes. Je trouve ça génial, de pouvoir se permettre ce genre de choses.
Je pense que les artistes ont un rôle à jouer, mais trop de chansons aujourd’hui n’ont tout simplement aucun sens. J’aime les groupe qui ont un véritable message. Je pense que c’est important de tirer avantage de sa position d’artiste, de musicien, car on a une grande influence sur les plus jeunes.
 
Mais il y a aux Etat-Unis d’autres personnes qui prônent par la musique un message totalement opposé au votre, comme le « White Power Rock’n’roll ». Ils ont eux aussi leurs groupes et leurs labels….
 
Oui, Resistance Records par exemple… C’est toujours un problème. Il y a entre autre la scène Black Metal, et beaucoup d’autres styles musicaux « underground », qui attirent beaucoup les jeunes, mais les gens, les parents en particulier, ne sont pas suffisamment informé. Il y a à ce sujet un livre qui viens de paraître, « White Revolution » qui explique les ramifications de ce réseau souterrain qui soutiennent ce mouvement du « White Power », en particulier dans le milieu du Black Metal. Je ne suis pas un spécialiste de cette tendance musicale, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a toujours un problème de racisme latent aux Etat-Unis.
C’est d’ailleurs le sujet d’une de mes chansons, qui parle d’un meurtre commis par deux skinheads à Las-Vegas. Il s’agissait d’une véritable exécution dans le plus pur style fasciste. C’était un instant de cruauté absolument incroyable. Les deux victimes étaient des membres de l’A.R.A (Anti-Racist Action, une association anti-raciste présente dans plus de 150 villes aux U.S.A). C’est pour cette seule raison qu’ils ont été abattus.
 
A la fin de l’album, il y a aussi une partie sans musique, avec des extraits d’interview. Quel en est le thème ?
 
Cette histoire s’est déroulée dans la communauté asiatique. Il s’agit d’un homme nommé Vincent Chan. Il a été tué par un homme, un blanc, qui avait perdu son boulot. Ce gars travaillait dans une usine de voitures américaines, du type de Ford, et il a perdu son boulot, et au moment de le licencier, son patron lui a expliqué que c’était la conjoncture économique, la concurrence des voitures japonaises. Il est tombé sur Vincent Chan, et parce-qu’il était asiatique, il l’a battu à mort avec une batte de base-ball, persuadé que c’était sa faute s’il avait perdu son boulot. Puis il est reparti tranquillement. Après ça, il semble clair que le problème de racisme est quotidien aux U.S.A.
 
A quelles actions concrètes avez-vous participé ?
 
Asian Man Records a participé à une compilation visant à réunir des fonds pour l’ARA, et The Chinkees reversent 10% de leurs bénéfices à des organisations anti-racistes. Maintenant je vais me consacrer plus à ma propre organisation, The Plea For Peace Fondation. A travers la musique, les membres de l’association cherchent à atteindre les plus jeunes, qui représentent l’avenir, et leur inculquer les valeurs de base qu sont le respect d’autrui, quelle que soit sa couleur, sa religion, ou même son style de vie. Nous allons également créer un magasine qui traitera de tout type de sujets, des sans-abri au racisme, en passant par les abus sexuels ou l’esclavage moderne.
 
Vous sentez-vous concerné par des mouvements comme celui de Seattle, l’hiver dernier, et par le combat anti-capitaliste ?
 
Bien sûr ! Cela n’a rien d’une blague, et il va falloir nous prendre au sérieux. Nous sommes en train de réaliser que le nombre est une arme décisive, et qu’ensemble nous pouvons peser sur les évènements. Les médias ont permis à chacun des manifestants, comme aux représentants du pouvoir, de se rendre compte qu’il ne faut pas prendre ces mouvements de protestation à la légère. Nous nous révolterons encore.