Lionel Fahy, interview

Une interview de Lionel Fahy, tatoueur et musicien. Publiée dans Maelström en février 2011.
De Portobello Bones à Out of Step tattoo, Lionel Fahy à passé sa vie sur la route, que ce soit en tant que musicien ou en tant que tatoueur.
 
De Portobello Bones à Out of Step tattoo, Lionel Fahy à passé sa vie sur la route, que ce soit en tant que musicien ou en tant que tatoueur. Un mode de vie qui lui correspond totalement. Rencontre avec un inlassable curieux, sincère et sensible.
 
De la musique au tattoo, quel a été ton parcours ?
Au début des années 90, j’étais étudiant à l’Institut d’Art Visuel d’Orléans. C’est là que j’ai monté un groupe qui s’appelait Portobello Bones. Rapidement, je suis sorti de l’école pour me consacrer entièrement à la musique. Pendant 11 ans on a tourné énormément, on a sorti 8 disques, sans compter les morceaux sur des compilations. On était dans un réseau indé, punk, squatt, et naturellement on a beaucoup tourné à l’étranger. A l’époque j’étais déjà passionné par le tatouage donc j’en profitais partout ou j’allais pour voir des boutiques, rencontrer des tatoueurs. En fait j’ai commencé à tatouer à 15 ans, avant même d’être tatoué moi-même. J’ai vite arrêté parce que c’était vraiment un carnage. Mais la passion était là, et à l’époque de Portobello Bones j’ai rencontré un tatoueur dont le fils était fan de notre groupe. Du coup c’est à travers la musique que les rapports se sont tissés, et c’est comme ça que j’ai appris les bases du métier : souder les aiguilles, stériliser le matériel. Rapidement je me suis mis à tatouer les potes, toujours dans le milieu musical. Les premiers ont été les Burning Heads, les Sleepers, Seven Hate, Near Death Experience, tous les groupes avec qui nous tournions à l’époque en fait. Mais a un moment j’ai été obligé de faire un choix. J’étais très actif dans cette scène, entre la musique, les tournées, le label Forked Tongues, le fanzine. Et le tatouage me prenait aussi beaucoup de temps : Il fallait donc soit laisser tomber le tattoo, soit s’investir à 100% dedans.
 
Tu as donc décidé de te mettre à ton compte comme tatoueur ?
Oui, j’ai ouvert ma première boutique, 4u2c, en 2001 au moment ou on a arrêté Portobello Bones. Mais je l’ai fermée au bout de quelques mois car je passais déjà pas mal de temps en guest dans d’autres boutiques, en Suisse, en Bretagne, chez Noon aussi… Ma seconde tentative a été la boutique Out of Step à Nantes. J’apprenais à être sédentaire et, disons que je n’ai pas réussi à apprendre. J’étais assez mauvais élève sur ce coup. Donc j’ai à nouveau fermé la boutique car encore une fois j’étais toujours parti, à droite à gauche, tatouer dans des boutiques. Et depuis je continue comme ça, à voyager et à aller tatouer un peu partout, en France, mais surtout beaucoup à l’étranger.
 
Tu as retrouvé un mode de vie que tu connaissais, un peu comme à l’époque des tournées…
En fait je ne l’ai jamais vraiment quitté. J’ai essayé de me sédentariser, mais je n’y arrive pas. C’est ma manière de vivre. Par exemple, j’en suis à ma 18ème maison. Et d’ailleurs je ne me sens pas perdu quand je suis dans un lieu que je ne connais pas puisque j’ai toujours vécu comme ça. Le fait d’aller dans de nouveaux endroits, voir de nouvelles personnes c’est très stimulant d’un point de vue créatif. D’autant plus dans le tatouage. Il y a des influences, des styles, des modes de vie qui font que les gens sont plus ou moins tatoués, plus ou moins ouvert par rapport au tattoo. Je vois vraiment la différence entre ce qu’on peut me demander en France, et mes clients étrangers qui viennent des États-Unis, d’Allemagne, d’Angleterre. Culturellement la France à une histoire du tattoo liée aux légionnaires, aux militaires, aux prisons. Le tatouage grand public est assez récent, ça remonte en gros aux années 60. Alors qu’en Allemagne, au Pays-Bas, dans tous les pays protestants où il n’y a jamais eu d’interdiction de se tatouer, la culture du tatouage est plus rentrée dans les mœurs. Les gens se permettent des choses beaucoup plus variées, plus folle qu’en France. Ça commence à changer ici aussi, chez nous, mais ça met du temps.
 
Et cette différence d’état d’esprit, elle se caractérise comment ?
C’est surtout flagrant dans les pays du nord de l’Europe. Le tatouage là-bas n’a rien à voir, que ce soit dans les sujets, la taille des pièces. D’un point de vue iconographique j’ai à faire à des gens qui sont prêt à assumer des grands tatouages avec des sujets un peu hors normes. Ce qui pour moi, veut dire pouvoir raconter des histoires dans un tattoo, à la manière d’une illustration, plutôt qu’avoir juste une image collée sur la peau, représentant une appartenance à un quelconque groupe. Dans la démarche personnelle des gens qui vont le porter, la différence est gigantesque. Après, c’est vrai qu’en France, d’un point de vue de l’évolution des graphismes, tu as des tatoueurs comme Topsi, Navette, Yann qui ont apporté beaucoup de choses à la scène française. On fait partie de la même génération mais moi pendant ce temps là j’étais beaucoup plus à l’étranger. Et encore maintenant.
 
Il y a une filiation avec ces gens là ?
A mon avis ça vient surtout du fait qu’on est pas mal à sortir d’école d’art, donc a avoir eu un parcours différent du tatoueur à l’ancienne, qui ouvre sa boutique au coin de la rue et qui y reste, et qui répond juste à la demande locale. Ce n’est pas du tout péjoratif, c’est une approche différente, faire du flash (les dessins tout fait qu’on trouve souvent sur les murs des boutiques de tattoo -ndlr) cela correspond aussi à une clientèle. Comme tout le monde j’ai commencé avec les flashs dans les magazine de biker américain, l’imagerie aigle, tête de mort. J’ai passé des heures a essayer des les recopier. Mais culturellement je ne venais pas de là, je venais plus de l’illustration, la peinture. Et la musique bien entendu, avec les flyers, les photocopies, les à plats de noir pour faire les affiches ou les pochettes de disques. Du coup j’ai aussi cette approche pour un tattoo, j’essaye de garder un coté lisible, épuré, construit d’une manière telle qu’on puisse comprendre de suite le motif. Je suis plus attiré par la lisibilité que par la prouesse technique. Si je vois un dessin de Magritte, Topor, Folon, je serai plus touché par la poésie qui s’en dégage que par certain tatoueur hyper réalistes mais dont les tattoo sont illisibles à 2 mètres. Même si je reconnais la qualité du travail, de par ma culture ça n’est pas ce qui me touche en premier.
 
Et comment cette culture visuelle se combine-t-elle avec ta démarche de création d’un tatouage ?
Cela repose totalement sur la rencontre avec la personne. On va faire ensemble l’interprétation d’un moment dans sa vie, retracer une histoire et la mettre en image. Il y a une discussion, une recherche graphique pour essayer d’être au plus prêt de l’histoire que la personne va me raconter à ce moment-là. Elle vient avec des idées, des documents, des choses qu’elle aime, ça peut être du tissu, des livres, de la musique, des photos. Ensuite on essaye de sortir des motifs traditionnels de tattoo, pour montrer son univers personnel. Le but c’est vraiment d’avoir un tatouage unique, pour chaque personne.
 
Pourquoi cette volonté du tattoo unique ?
Quand j’ai commencé à tatouer, ça n’était que des potes qui jouaient dans des groupes. Donc c’était exclusivement des tatouages en noir, beaucoup de logo de groupe genre Black Flag, Dag Nasty, Crass toute la scène punk hardcore américaine, Dead Kennedy et compagnie, et j’aimais beaucoup ce coté logo, justement pour la facilité de lecture, l’image immédiatement reconnaissable. Après j’ai commencé à bosser en boutique, et là j’ai fait beaucoup de flash, souvent avec de la couleur. Du coup, après quelques temps j’étais dans une situation impossible : j’avais l’impression de mentir aux clients en faisant simplement ce qu’ils me demandaient, en reproduisant le flash sans aller plus loin et sans faire en sorte que le tatouage reste quelque chose d’unique. C’est pour cela que, lorsque j’ai ouvert ma boutique à Nantes, il n’y avait pas de flash au mur. D’ailleurs ça ne ressemblait pas vraiment à une boutique de tattoo : il y avait un tracteur et une guirlande dans la vitrine, et mes tableaux sur les murs. Du coup pour le client qui poussait la porte le message était clair : ici je n’ai pas de catalogue, par contre je peux te faire le dessin que tu veux. Pour moi le tatouage ça n’est pas amasser des images sur sa peau pour ressembler au voisin, c’est un investissement personnel. Et ça il y a 7 ans, ça n’était pas forcément un message facile à faire passer.
 
Que trouves-tu dans cet échange avec le client ?
J’ai une clientèle très ouverte qui m’apporte à chaque fois un véritable cadeau, parce qu’il m’ouvre une partie de leur univers. C’est une immense richesse, je découvre énormément de choses. Je prends plein de notes, par exemple des noms d’artistes dont je ne soupçonnais pas l’existence avant de les rencontrer. Dans mes clients j’ai beaucoup de musiciens, de personnes qui sont dans l’art, l’illustration. Ces moments sont essentiels pour moi, et j’ai la chance de pratiquer un métier qui me donne accès à une partie de la richesse intellectuelle des gens que je rencontre. Ils se mettent à nu, me racontent des histoires qui sont parfois douloureuses, et on arrive à transcender ça pour en faire quelque chose de positif, arriver à changer un peu le quotidien rien qu’avec un dessin. Tu peux dessiner un clou sur une feuille, mais le même clou sur la peau va être complètement différent, et va avoir un autre effet. Et ça je ne peux pas l’expliquer, c’est la magie du tatouage.
 
Tu sembles très attaché à la notion d’illustration…
Il y a de très nombreux artistes, des illustrateurs, qui me touchent plus que bon nombre de tatoueurs. De Camillia Engman à Nate Williams en passant par Ludovic Debeurme ou Dave McKean… Ce sont des gens qui ne sont pas du tout dans le tatouage mais qui me touchent énormément. J’ai toujours eu ce goût pour les arts plastiques. Un type comme Bernard Venet, qui fait ces immenses torsions de métal, quand je vois ses croquis, je trouve qu’il y a une recherche graphique qui va au delà de l’image joliment dessinée : c’est une émotion. Après, en tant que tatoueur je ne suis pas dans l’art, je suis dans l’artisanat : je suis là pour répondre à la demande d’une personne. Et j’apporte mes moyens technique, mon bagage culturel.
 
D’ailleurs tu dessines beaucoup en plus du tatouage…
Oui, c’est un exercice indispensable pour moi. Ça relève un peu de l’écriture automatique, et c’est aussi une façon de transposer des idées d’une manière un peu plus clair. Et puis c’est un besoin de s’exprimer, par le dessin comme ça peut l’être avec la musique. Du coup j’ai réuni 4 ou 5 ans de dessins dans un bouquin qui est sorti en juin, 160 pages, une sorte de recueil de tout ces dessins nés de mes voyages. Pour moi ce sont beaucoup de souvenirs de lieux, d’heures d’attente dans des aéroports, des bars, des hôtels, des gares. C’est toute cette matière là que j’ai voulu rassembler, mais volontairement sans photos de tatouage. Ces dessins représentent un moment, et une fois qu’ils sont réalisés, je peux passer à autre chose, prendre un autre chemin à la recherche de quelque chose d’inédit.
 
C’est important pour toi, cette recherche constante de nouveauté ?
Il y a un immense confort dans la facilité, la répétition… mais d’un point de vue de caractère ça ne me correspond pas. Ça n’est pas forcément vouloir la nouveauté à tout prix, c’est plutôt chercher un langage propre, qui n’est jamais acquis. C’est aussi une envie de me nourrir du monde qui m’entoure. C’est d’ailleurs un peu ce qui s’est passé avec Portobello Bones ; On aurait pu continuer à tourner 10 ans, sortir encore 10 disques, on aurait toujours eu une base de personnes qui auraient continué à suivre ce qu’on faisait. Mais pour moi ça créait du coup une forme de lassitude. Parce que quand la prise de risque n’existe plus il n’y a plus la stimulation qui donne envie de vivre pleinement le moment présent. Du coup je recommence la musique avec un nouveau groupe, Granit665. On a déjà sorti un split cd avec Goudron, et on va sortir un album à la fin de l’année. C’est comme ça que c’est excitant : chercher à découvrir toujours de nouvelles choses, comprendre les tenants et les aboutissants, le contexte, et ce dans toute activité créatrice.
 
Il y a donc toujours pour toi cette envie de découvrir ?
Oui, car comprendre le contexte d’une œuvre d’art ou d’un tattoo c’est indispensable pour moi. Par exemple en tattoo, le traditionnel japonais, qui n’est pas quelque chose qui m’attire spontanément : et bien connaître tous les codes qui y sont liés c’est absolument passionnant ; savoir pourquoi on fait telle fleur, on adopte telle disposition. De même pour le tattoo tribal, le vrai, celui qui indique une caste, une île, une tribu, une descendance royale, il raconte toute l’histoire de celui qui le porte. Le old school qui revient très fort en ce moment, a son propre langage et une histoire incroyable, tout comme dans les années 40 ou 50 les tatouages de la pègre parisienne. Ça semble désuet maintenant mais c’était lourd de conséquence pour les gens qui les portaient. Le tatouage a des codes, le fait de porter un tatouage a des conséquences sur ta vie de tous les jours, positives ou négatives. Je tatoue de manière sérieuse et honnête, et en étant respectueux de certaines choses. Quand tu tatoues, tu marques un moment, mais ça va aussi modifier le regard des gens sur toi. Je ne suis pas dans une recherche de provocation, genre le tatouage pour choquer le bourgeois. De toute façon je ne suis pas la bonne personne pour ça, et je n’ai pas vraiment de gens qui viennent me voir pour ça : ils savent que je vais leur faire des trucs qui feront peur à personne.
 
Mathieu Puyau
 
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